
La sémiologie du cinéma
Interprétation critique de la grammaire visuelle et des codes narratifs de l'image animée.
Édition 2026 – Réforme LMD – Enseignement supérieur et universitaire en RDC.
- Code Officiel : SCI2241
- Domaine : Domaine de Lettres, Langues et Arts
- Filière : Lettres et Sciences Humaines
- Mention : Lettres et Cinéma
- Année d’étude : Master 2
- Semestre : Semestre 4
Consulter les Modalités, Compétences et Débouchés
Cette Unité d’Enseignement, valorisée à hauteur de 3 crédits ECTS, est entièrement dédiée à la maîtrise des outils d’analyse filmique. Son architecture pédagogique se concentre sur un unique et dense Élément Constitutif, La sémiologie du cinéma, garantissant ainsi une immersion profonde et spécialisée. Cette structure monodisciplinaire a été conçue pour permettre aux étudiants de s’approprier de manière exhaustive les fondements théoriques et pratiques de l’interprétation des œuvres audiovisuelles, en transformant chaque session en une exploration intensive du langage des images et des sons.
L’ambition de ce cours est de forger des analystes capables de dépasser la simple vision pour atteindre la compréhension profonde des œuvres. Vous apprendrez à analyser de manière critique la structure des images, la construction de l’espace et du temps cinématographique, non comme des éléments donnés, mais comme des choix signifiants. Cette compétence fondamentale vous permettra de décoder les signes auditifs et visuels pour exhumer les sens implicites qui gouvernent le récit. En aboutissement, vous saurez concevoir des grilles de lecture sémiotique rigoureuses, des outils méthodologiques puissants et directement transposables dans la pratique de la critique de médias.
Cette formation de pointe ouvre la voie à des métiers d’influence au cœur du secteur culturel et médiatique. En tant que Critique de cinéma et médias, vous façonnerez l’opinion et élèverez le discours sur la production audiovisuelle. Le rôle de Conseiller de programmation de festivals vous positionnera comme un dénicheur de talents et un architecte du goût. Enfin, la fonction d’Analyste de contenus de l’image animée est devenue stratégique pour les diffuseurs. Sur le marché de l’emploi en RDC, en pleine expansion, ces experts sont cruciaux pour structurer une industrie audiovisuelle locale forte, valoriser le patrimoine culturel national et garantir la pertinence des contenus face à un public de plus en plus connecté et exigeant.
- PRÉLIMINAIRES
- PARTIE 1 : Fondements et Grammaire de l’Image Cinématographique
- Chapitre I. Déconstruction du Signe Filmique : De Peirce à Metz
- Chapitre II. L’Espace Filmique : Cadre, Profondeur et Hors-Champ
- Chapitre III. La Temporalité Cinématographique : Montage, Rythme et Ellipse
- PARTIE 2 : Sémiotique Appliquée et Systèmes Narratifs Complexes
- Chapitre IV. La Narratologie Filmique : Structures et Archétypes
- Chapitre V. Sémiotique de la Bande Sonore : Du Verbe au Bruitisme
- Chapitre VI. Idéologie et Postcolonialisme dans l’Image : Déconstruire le Regard
- ANNEXES
PRÉLIMINAIRES
I. Note à l’attention du lecteur
Ce manuel est un instrument de travail conçu pour l’action. Il ne s’agit pas d’une compilation théorique, mais d’un protocole d’analyse systématique de l’image animée. Chaque chapitre est structuré pour transformer une connaissance conceptuelle en une compétence technique directement applicable dans les industries créatives et médiatiques de la République Démocratique du Congo. L’objectif est de former des analystes capables de décoder, critiquer et orienter la production audiovisuelle avec une rigueur scientifique et une pertinence socio-économique. L’étudiant est invité à utiliser cet outil comme un véritable établi intellectuel.
II. Objectifs pédagogiques et compétences visées
L’achèvement de cette Unité d’Enseignement certifie la maîtrise de trois compétences fondamentales. Premièrement, l’analyse critique de la structure signifiante des images filmiques, incluant la composition, l’espace et la temporalité. Deuxièmement, le décodage expert des systèmes de signes auditifs et visuels pour exhumer les sens implicites et les constructions idéologiques d’une œuvre. Troisièmement, la conception et l’application de grilles de lecture sémiotique robustes, transposables à la critique de film, à l’analyse de contenu pour les plateformes de diffusion, et à la consultation pour la production audiovisuelle.
III. Méthodologie et grille d’évaluation
La méthodologie combine des exposés magistraux denses et des ateliers pratiques intensifs. L’évaluation est conçue pour mesurer la capacité opérationnelle de l’étudiant. Elle se décompose en trois volets : une analyse sémiotique écrite d’une séquence imposée (40%), la création d’une grille d’analyse originale appliquée à un corpus de films congolais contemporains (40%), et une présentation orale défendant une thèse critique sur une œuvre spécifique (20%). La performance est jugée sur la précision terminologique, la rigueur de l’argumentation et la pertinence de l’ancrage contextuel.
PARTIE 1 : Fondements et Grammaire de l’Image Cinématographique
Chapitre I. Déconstruction du Signe Filmique : De Peirce à Metz
La “grande syntagmatique” de Christian Metz, tentative de forger une linguistique du cinéma dans les années 60, constitue la colonne vertébrale de ce chapitre. Ici, la théorie cède la place à l’investigation brute. Le cours confronte délibérément ce modèle structuraliste aux archives de l’OZRT (Office Zaïrois de Radiodiffusion et de Télévision) pour en tester la validité et les limites face à des narratifs spécifiques. Ce choc des sources vise un objectif clair. Il s’agit d’armer le chercheur d’outils précis pour cartographier la syntaxe narrative d’une séquence et identifier ses soubassements idéologiques.
I.1 La triade de Peirce comme socle analytique
Fondement de toute analyse sémiotique, la triade peircienne (icône, indice, symbole) offre une première grille de classification des signes visuels. Ce sous-chapitre la déploie sur des exemples concrets tirés du cinéma congolais, montrant comment un simple objet à l’écran peut simultanément fonctionner sur ces trois registres. L’étudiant apprendra à distinguer ces niveaux pour affiner la granularité de son interprétation et éviter les contresens.
I.2 Le couple saussurien et l’arbitraire du signe cinématographique
Sous l’angle de la dualité structurale, le rapport entre signifiant (l’image/le son) et signifié (le concept) est disséqué. Le cours démontre que si certaines images semblent “naturelles”, leur signification est toujours le produit d’une convention culturelle et cinématographique. L’analyse portera sur la manière dont les cinéastes kinois subvertissent ou renforcent les codes établis pour communiquer avec leur public local.
I.3 La spécificité du signe filmique selon Christian Metz
Une application directe au cinéma, la distinction de Metz entre le matériau de l’expression et les codes spécifiques est ici centrale. Ce segment clarifie pourquoi le cinéma n’est pas une “langue” mais un “langage”, en étudiant les cinq canaux de sa matérialité : l’image, la trace sonore phonétique, la musique, les bruits et l’écrit. La compétence visée est la capacité à isoler et analyser chaque canal de manière indépendante avant de synthétiser leurs interactions.
I.4 Critique de la première sémiologie : le cas du clip musical kinois
Face à la complexité des productions contemporaines, notamment les clips musicaux kinois où la narration est souvent éclatée, le modèle de Metz montre ses limites. Ce sous-chapitre utilise cette critique comme une opportunité pédagogique pour développer des outils d’analyse plus flexibles. L’étudiant apprendra à analyser des formes audiovisuelles non narratives en se concentrant sur les logiques de rythme, de contraste et d’association symbolique pure.
Chapitre II. L’Espace Filmique : Cadre, Profondeur et Hors-Champ
La planéité de l’écran est un leurre technique que le cinéma s’acharne à démentir depuis son invention. Ce chapitre dissèque les stratégies de construction d’un espace tridimensionnel et signifiant à partir d’une surface bidimensionnelle. Nous analysons comment le cadre, la composition et la profondeur de champ ne sont pas des choix esthétiques mais des décisions sémantiques qui organisent le pouvoir, le savoir et l’émotion. En appliquant ces outils aux films de la diaspora congolaise, l’étudiant forgera une compétence clé : produire une analyse topologique d’une scène, révélant les dynamiques de pouvoir invisibles.
II.1 La fonction sémiotique du cadre
D’une importance capitale, la fonction du cadre délimite le visible de l’invisible et transforme une portion de réalité en un énoncé. Ce segment étudie les différents formats (scope, 1.85, 1.33) non comme des contraintes techniques mais comme des choix idéologiques qui conditionnent le rapport du spectateur au monde dépeint. L’analyse de cadres serrés dans le cinéma urbain de Kinshasa servira d’étude de cas pour démontrer la création d’un sentiment d’enfermement.
II.2 Composition et lignes de force : la géométrie du pouvoir
Une connaissance approfondie des lignes de force et de la règle des tiers est indispensable pour décoder la hiérarchie des personnages et des objets dans le plan. Ce sous-chapitre fournit une méthode pour “lire” la composition d’une image fixe afin d’en extraire les relations de domination, de soumission ou d’équilibre. L’étudiant sera capable de schématiser la structure de pouvoir d’un plan avant même que le premier dialogue ne soit prononcé.
II.3 La profondeur de champ comme outil de focalisation narrative
Sous l’angle de la focalisation narrative, la gestion de la profondeur de champ (de la grande profondeur à la faible profondeur) oriente l’attention et la sympathie du spectateur. Ce module analyse l’usage du “flou” non comme un défaut, mais comme un instrument puissant pour isoler un personnage, signifier sa subjectivité ou créer du suspense. La compétence développée est celle de lier un choix optique précis à une stratégie narrative délibérée.
II.4 Le hors-champ : construire le monde par son absence
Véritable outil de suggestion, le hors-champ est l’espace adjacent au cadre (les six directions) que le spectateur imagine. Ce sous-chapitre démontre comment, dans un contexte de production à budget limité comme en RDC, le hors-champ devient un allié économique et créatif majeur pour suggérer une foule, une menace ou une immensité sans jamais la montrer. L’étudiant apprendra à analyser ce que le film cache pour comprendre ce qu’il dit réellement.
Chapitre III. La Temporalité Cinématographique : Montage, Rythme et Ellipse
1924 marque une rupture. Avec l’effet Koulechov, les cinéastes soviétiques prouvent que le sens ne réside pas dans les plans, mais dans leur juxtaposition. Ce chapitre plonge au cœur de cette révolution : le montage comme acte créateur de temps et de sens. En disséquant la mécanique des raccords, des ellipses et du rythme, l’approche se veut strictement opératoire. L’analyse des montages syncopés des clips de Fally Ipupa ou des longs plans-séquences du cinéma d’auteur local permettra de forger une compétence cruciale : décomposer la structure rythmique d’un montage et en argumenter l’impact cognitif et émotionnel sur le spectateur.
III.1 Le montage comme articulation du discours filmique
Au cœur de la grammaire filmique, le montage est l’opération qui transforme des fragments de temps (les plans) en une durée narrative cohérente. Ce segment présente les théories fondatrices d’Eisenstein (montage des attractions) et de Bazin (montage interdit) comme deux pôles d’une même question : le montage doit-il créer le sens ou le révéler ? L’étudiant apprendra à identifier l’approche philosophique qui sous-tend le découpage d’un film.
III.2 Typologie des raccords et leur fonction sémantique
Instrument de la continuité ou de la rupture, la nature du raccord (dans l’axe, de regard, sur le mouvement, cut, fondu) est un micro-choix lourd de conséquences. Ce sous-chapitre fournit un catalogue raisonné des transitions et de leur effet psychologique sur le spectateur. L’objectif est de rendre l’étudiant capable d’analyser une transition non pas comme un simple passage, mais comme une ponctuation signifiante du discours cinématographique.
III.3 L’ellipse narrative : dire plus en montrant moins
Face à la linéarité du récit, l’ellipse narrative est une compression temporelle qui élimine les moments jugés non essentiels. Ce module enseigne à distinguer les ellipses mesurables (un carton “deux ans plus tard”) des ellipses indéfinies, et à analyser leur fonction : accélérer le rythme, créer du suspense ou laisser le spectateur combler les vides. La maîtrise de l’analyse de l’ellipse est un marqueur de maturité critique.
III.4 Rythme, durée et tempo : la musicalité du montage
Au-delà de la simple succession de plans, le rythme du montage induit des états physiologiques et émotionnels. Ce sous-chapitre propose une méthode pour quantifier le rythme d’une séquence (longueur moyenne des plans) et le qualifier (régulier, accéléré, syncopé). En l’appliquant aux documentaires sur la Kivu, l’étudiant apprendra à démontrer comment le rythme peut soutenir ou contredire la tension dramatique d’une scène.
PARTIE 2 : Sémiotique Appliquée et Systèmes Narratifs Complexes
Chapitre IV. La Narratologie Filmique : Structures et Archétypes
L’analyse des contes russes par Vladimir Propp en 1928 a fourni un squelette universel pour décomposer toute histoire en fonctions narratives. Ce chapitre transpose cette grammaire structurale au cinéma, en la confrontant aux modèles actantiels de Greimas. L’objectif est de dépasser l’analyse de plan pour cartographier l’architecture globale d’un récit filmique. En appliquant ces grilles aux productions congolaises, des films d’auteur aux séries web de Kinshasa, l’étudiant forgera une compétence d’ingénierie scénaristique. Il sera capable de diagnostiquer la solidité d’un script et de modéliser des structures narratives complexes.
IV.1 Le schéma actantiel de Greimas
Fondé sur la linguistique structurale, le modèle actantiel d’A.J. Greimas simplifie les personnages en six rôles-clés (destinateur, sujet, objet, etc.) interagissant dans une quête. Cette section applique ce schéma pour décortiquer les relations de pouvoir et de désir qui sous-tendent les intrigues filmiques. En analysant les dynamiques entre personnages dans le cinéma populaire congolais, l’étudiant apprendra à cartographier les forces narratives invisibles. Il maîtrisera ainsi un outil puissant pour la construction et la déconstruction de personnages fonctionnels au sein d’un récit.
IV.2 Les 31 fonctions de Vladimir Propp
Héritées de l’analyse du conte merveilleux russe, les trente-et-une fonctions narratives de Vladimir Propp constituent une séquence d’actions archétypales qui structurent de nombreux récits. Ce module examine leur pertinence et leurs adaptations dans le cinéma contemporain, du blockbuster hollywoodien au film d’auteur. L’exercice consistera à identifier cette séquence dans les films de patrimoine congolais pour en révéler l’ossature universelle. L’étudiant développera la capacité de “radiographier” un scénario pour en évaluer le rythme, les manques et le potentiel dramatique.
IV.3 Typologies du récit : de Genette au cinéma
Au-delà des personnages, l’analyse du discours narratif initiée par Gérard Genette offre des outils pour disséquer le temps, la voix et la perspective du récit. Ce sous-chapitre adapte les concepts de focalisation, d’analepse et de prolepse à l’analyse filmique pour comprendre qui voit, qui parle et comment le temps est manipulé. Appliqué aux films traitant de l’histoire congolaise, cet outil révèle les choix idéologiques de la narration. L’apprenant saura déconstruire la manipulation temporelle et perspectiviste pour en exposer les enjeux politiques et esthétiques.
IV.4 L’archétype jungien et le voyage du héros
Ancrée dans la psychologie analytique, la notion d’archétype de Carl Jung, popularisée par le “voyage du héros” de Joseph Campbell, propose une lecture symbolique des parcours de personnages. Cette section explore comment les figures du Mentor, du Gardien du Seuil ou de l’Ombre se manifestent à l’écran. En identifiant ces structures dans les mythes fondateurs congolais et leurs adaptations cinématographiques, l’étudiant acquiert une grille de lecture psychologique. Il sera apte à analyser la profondeur symbolique d’un personnage et la portée universelle de sa transformation.
Chapitre V. Sémiotique de la Bande Sonore : Du Verbe au Bruitisme
La conception de Michel Chion d’une “audio-vision”, où le son n’accompagne pas mais crée une réalité perceptive avec l’image, est le pivot de ce chapitre. Il s’agit de réfuter la subordination de l’oreille à l’œil dans l’analyse filmique classique. Nous disséquons la bande-son comme un texte complexe, de la parole à la musique, en passant par le silence et le bruit. En étudiant l’usage spécifique de la rumba dans le cinéma kinois, l’étudiant forgera une compétence d’analyse audio-visuelle intégrale. Il saura auditer et interpréter la totalité d’un flux filmique.
V.1 La voix-over et la figure de l’acousmêtre
Concept forgé par Michel Chion, l’acousmêtre désigne une voix dont la source reste invisible, lui conférant un pouvoir d’ubiquité et d’omniscience. Cette analyse se concentre sur les fonctions de cette voix désincarnée, du narrateur de documentaire à l’antagoniste mystérieux. L’étude de son emploi dans les reportages sur les ressources naturelles du Kivu permettra de comprendre son rôle d’autorité et de persuasion. L’étudiant apprendra à critiquer la position de savoir que la voix-off impose et à identifier les stratégies de pouvoir auditif.
V.2 Musique diégétique et extra-diégétique
Une distinction fondamentale sépare la musique entendue par les personnages (diégétique) de celle ajoutée pour le spectateur (extra-diégétique), qui guide ses émotions. Ce segment explore la porosité de cette frontière et ses effets de sens. L’analyse portera sur l’intégration de morceaux de Franco Luambo dans des scènes de vie à Kinshasa, pour questionner leur fonction de commentaire social ou de simple ambiance. L’apprenant maîtrisera l’analyse de la partition musicale comme un acteur à part entière du drame, capable de créer ironie ou emphase.
V.3 Le point d’écoute et l’immersion sonore
Sous l’angle de l’ingénierie sonore, le point d’écoute définit la position subjective de l’auditeur dans l’espace du film, une construction aussi cruciale que le point de vue visuel. Ce module technique examine comment le mixage sonore (stéréo, 5.1) place le spectateur au cœur de l’action ou à distance. En comparant la construction sonore d’une scène de marché à Matadi avec celle d’une cérémonie rituelle en forêt, l’étudiant développera une écoute technique. Il saura évaluer comment le sound design fabrique l’espace et conditionne l’expérience immersive.
V.4 Le silence et le bruitisme comme signifiants
Face à la saturation sonore, le silence devient un puissant outil de signification, marquant la tension, la mort ou la contemplation. Parallèlement, le bruitisme, l’art de composer avec des bruits concrets, donne une texture sémantique à l’environnement. Cette section étudie ces deux extrêmes du spectre sonore. L’analyse du bruit des générateurs à Kinshasa ou du silence pesant avant l’orage dans la forêt équatoriale révélera leur charge symbolique. L’étudiant sera capable de décoder la signification des paysages sonores et l’éloquence des absences de son.
Chapitre VI. Idéologie et Postcolonialisme dans l’Image : Déconstruire le Regard
La postcolonie, concept acéré forgé par Achille Mbembe, constitue la colonne vertébrale de notre démarche analytique pour examiner comment le cinéma perpétue ou subvertit les rapports de pouvoir hérités. Ce chapitre confronte les représentations occidentales de la RDC aux œuvres des cinéastes congolais eux-mêmes. L’objectif est de fournir un arsenal critique pour déceler les traces de l’idéologie dans la grammaire visuelle. L’étudiant forgera des outils herméneutiques précis pour déconstruire les narratifs dominants et analyser la naissance d’un regard cinématographique congolais autonome.
VI.1 Le regard impérial et l’orientalisme d’Edward Saïd
La théorie de l’orientalisme d’Edward Saïd, bien que centrée sur le Moyen-Orient, offre une grille de lecture puissante pour analyser la fabrication de “l’Autre” africain par le cinéma occidental. Cette section l’applique à l’iconographie du Congo dans les films d’aventure et les documentaires coloniaux. En disséquant des œuvres comme Tintin au Congo ou des archives belges, l’étudiant apprend à identifier les stéréotypes visuels et narratifs. Il développera une compétence critique pour dénoncer la construction d’un imaginaire exotique et déshumanisant.
VI.2 La caméra comme appareil idéologique d’État
Reprenant Louis Althusser, l’analyse filmique considère la caméra non comme un outil neutre mais comme un “Appareil Idéologique d’État” potentiel, capable de diffuser la vision du pouvoir. Ce module se penche sur le cinéma de propagande et les journaux télévisés officiels. L’étude des archives de l’ère Mobutu, avec l’esthétique du “recours à l’authenticité”, servira de cas pratique pour voir comment un régime se met en scène. L’étudiant saura analyser les techniques de cadrage, de montage et de commentaire qui visent à légitimer une autorité politique.
VI.3 Cinémas de la diaspora et contre-champ postcolonial
En réponse au regard dominant, les cinémas de la diaspora africaine et congolaise développent un contre-champ esthétique et narratif pour réclamer leur histoire. Cette section analyse les stratégies de cinéastes comme Balufu Bakupa-Kanyinda ou Ne Kunda Nlaba. Leur travail de réappropriation des archives et de fictionnalisation de la mémoire collective est au cœur de l’analyse. L’apprenant apprendra à identifier et à valoriser les formes d’une narration qui déconstruit le point de vue colonial pour affirmer une subjectivité congolaise souveraine.
VI.4 L’esthétique du “Poto-Poto” : vers une sémiotique congolaise
Née de l’effervescence artistique de Kinshasa, l’esthétique “Poto-Poto” (mélange, boue créatrice) informe une nouvelle vague de productions visuelles, du clip musical à la websérie. Ce sous-chapitre propose de théoriser ce langage syncrétique qui fusionne codes globaux et références locales, tradition et hyper-modernité. L’analyse des œuvres de créateurs comme Baloji ou des collectifs de Goma offre un terrain d’étude unique. L’étudiant sera mis au défi de formaliser les règles de cette nouvelle sémiotique en gestation, une compétence de pointe pour tout analyste culturel.
ANNEXES
A. Grille d’analyse sémiotique appliquée
Dépasser l’impressionnisme critique est l’enjeu fondamental de cette grille. Inspirée de la grande syntagmatique de Christian Metz, elle est ici reconfigurée en un outil opérationnel pour le contexte congolais, applicable tant aux longs-métrages qu’aux clips musicaux kinois. En systématisant l’étude des plans, des raccords et des structures sonores, elle force l’analyste à objectiver son interprétation. L’étudiant forgera la capacité de produire des diagnostics narratifs rigoureux, essentiels pour la sélection en festival ou l’évaluation de scénarios pour des producteurs locaux.
B. Lexique critique des concepts-clés
Une connaissance approfondie des termes ne suffit pas ; ce lexique arme l’analyste contre l’imprécision. Chaque concept, de la “diégèse” au “plan-séquence”, est défini par sa fonction stratégique dans la construction du sens et du pouvoir à l’écran, en confrontant la théorie à son usage dans le cinéma congolais. Cette approche révèle des tensions et des réappropriations culturelles uniques. Le critique acquiert ainsi un vocabulaire d’une précision chirurgicale, capable de déconstruire les implicites idéologiques de toute œuvre audiovisuelle.
C. Étude de cas : L’esthétique de la “débrouille” dans le cinéma kinois
Le phénomène du “Théâtre de chez nous” a engendré une grammaire visuelle unique, souvent qualifiée de “cinéma de la débrouille”. Cette étude de cas dissèque cette esthétique non comme une contrainte, mais comme un système sémiotique à part entière, avec ses propres codes de vraisemblance et ses archétypes narratifs ancrés dans le quotidien kinois. L’analyse porte sur la gestion du son direct, l’économie du plan et le jeu d’acteur spécifique. L’étudiant apprendra à identifier et théoriser une esthétique émergente, valorisant la créativité locale.
D. Modèle de fiche de lecture synoptique pour comité de sélection
Ce gabarit standardisé est un instrument de décision destiné aux professionnels de la programmation et de l’acquisition. Il structure l’évaluation d’une œuvre autour de critères sémiotiques et mercatiques : force du concept visuel, cohérence de l’univers diégétique, potentiel d’audience en RDC et originalité des structures narratives. La fiche impose une synthèse radicale, forçant le passage de l’analyse critique à la recommandation stratégique. L’analyste devient ainsi un conseiller opérationnel, capable de justifier ses choix auprès d’un comité de direction.
En quoi le concept de suture au cinéma, théorisé par Jean-Pierre Oudart, remet-il en cause l’autonomie perceptive du spectateur dans le champ filmique ?
📚 Source :Travaux de Jean-Pierre Oudart sur la Suture via Cairn.info
Comment la ‘grande syntagmatique’ de Christian Metz offre-t-elle un cadre structurel pour analyser les séquences narratives au-delà du simple classement de plans ?
📚 Source :Travaux de Christian Metz sur la Grande Syntagmatique via Google Scholar
De quelle manière l’indexicalité peircienne de l’image photographique complique-t-elle son statut de signe purement symbolique ou iconique au cinéma ?
📚 Source :Travaux de Charles Sanders Peirce sur l’Indexicalité au Cinéma via JSTOR
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